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 Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.

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MessageSujet: Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.   Lun 17 Sep - 9:51

« Peut-être devrais-je rayer cette dernière ligne... » marmonna-t-il tout bas, juste assez pour s'assurer qu'Agnes l'entende sans en retirer l'effet dramatique qu'il souhaitait instiller, la mine suspendue au-dessus des mots inscrits sur le papier qu'il tenait d'une main tremblante.
Et Agnes, bien sûr, savait qu'il attendait une réaction de sa part à travers ce geste hésitant, mais elle savait aussi que se faire désirer était plus désirable que d'offrir la moindre reconnaissance, et elle émit un mince « hmm, hmm. » détaché sans relever le nez d'une fleur mécanique dont les pétales reflétaient l'ersatz d'arc-en-ciel filtrant à travers le verre de la serre. Son compagnon de marche hésita un instant encore, finit par relever le crayon et s'éclaircit la gorge pour relever son carnet au niveau de ses yeux, prenant l'air le plus assuré qu'on puisse avoir lorsqu'on récitait un poème de son cru à une femme qui ne vous prêtait qu'une oreille distraite.

Et quel poème misérable, songeait Agnes à la moindre prose - oh, l'exécution était bonne, sinon académique, mais le contenu était d'une fadeur terrible. On lui écrivait des choses qui ne parlaient ni à son âme, ni à son cœur, et même le simulacre d'odeur des fleurs qui les entouraient ne suffisait pas à combler l'ennui que lui inspirait Karl - car tel était le patronyme de son prétendant, l'un des plus coriaces et les plus opiniâtres, si l'on omettait Gaël. À ceci près que les entreprises de Gaël avaient d'intéressantes qu'elles mettaient Lukàs hors de lui et qu'il ne s'était jamais risqué à lui écrire des vers. Le langage avait beau être soutenu, il ne concernait aucun de ses intérêts - et il serait bien malaisé pour qui que ce soit de les savoir, si ce n'était Winnie ou Lukàs lui-même si ses souvenirs d'enfance existaient encore.
Cela faisait néanmoins deux fois qu'elle songeant à son frère en un laps de temps assez réduit pour le remarquer ; comme un vieux fantôme que l'on invoquait uniquement en répétant son nom, elle ne fut qu'à moitié surprise de l'apercevoir en relevant les yeux, apparaissant au bout de l'allée dans laquelle ils se trouvaient avec Karl. Bien sûr, elle aurait pu l'ignorer - mais quel intérêt à cela, lorsqu'elle pouvait à la fois y trouver une porte de sortie bienvenue à sa situation actuelle ?

« Bien sûr je me doutais que la chose était risquée mais je me suis permis d'improviser un quintil, disons, un brin plus charnel. » se risqua Karl tandis qu'ils reprenaient leur marche d'un pas un peu plus rapide sans que le concerné ne s'en rende compte. « Je me suis dit que la chose étant abordée en strophes, vous ne vous en offusquerez pas... »
« À tort, comme vous vous le craigniez. » Et c'était la première fois qu'elle lui répondait aussi distinctement, d'une voix douce sans tomber dans la miellerie, avec un calme contrôlé malgré la froideur des mots qu'elle prononçait alors.
Ils étaient assez proches de Lukàs pour qu'il puisse désormais surprendre leur conversation mais la jeune femme n'était pas dupe - après tout, depuis quand Agnes ne faisait pas en sorte de tout avoir sous contrôle ? Un mince sourire aux lèvres, elle se retourna vers Karl, un sourcil à peine haussé par la curiosité tandis que son expression trahissait une déception à peine devinable pour qu'on ne puisse l'accuser d'exagérer. « Ne vous êtes-vous pas trompé de Von Rosen, Karl ? Je ne suis pas celle dont le penchant pour les frivolités appelle à une telle cavalerie. »

Immédiatement, le carnet disparut pour laisser place à un regard qui trahissait quant à lui la sensation viscérale d'avoir commis une erreur - et il n'était pas difficile d'y deviner la sincérité tandis qu'il passait rapidement d'Agnes à Lukàs sans réellement savoir sur lequel des deux s'arrêter. « Non, bien sûr que non, je voulais juste- »
« Je ne doute pas que les préférences de Lukàs puissent néanmoins vous permettre de lui vouer ce poème sur lequel vous avez passé tant de temps, et qui sait, peut-être vous y découvrirez-vous des atomes crochues. » La voix chantante et l'innocence suintant des mots, on pourrait jurer que ses intentions étaient bonnes et qu'elle pensait bien faire, en proposant cela. Les plus connaisseurs y discerneront sans mal le venin en-deçà des apparences.
« Je ne crois pas que- » Cette fois, Agnes leva plus clairement la main pour l'interrompre, autoritaire et capricieuse. « J'insiste. Lisez-le lui. » Et ses yeux ne lâchaient pas ceux de son frère tandis que Karl se décidait enfin à fixer Lukàs à son tour, le suppliant de son langage corporel pathétique de lui permettre de disposer.


Dernière édition par Agnes Von Rosen le Dim 7 Oct - 19:58, édité 1 fois
MessageSujet: Re: Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.   Lun 24 Sep - 10:20

***

Lorsque Lukàs s'éveilla au matin il avait – comme bien souvent d'ailleurs – une main possessive passée en travers des reins. Dans la chambre flottait une vague odeur de bête en rut et de transpiration rance. Il émergea en relevant sa tête ébouriffée, fixant d'une regard endormi la nuit à l'extérieur. Le prince se réveillait toujours tôt, souvent avant même que l'aube ne pointe le bout de son nez solaire ; pourtant il ne pouvait pas se lever, pas encore, devait entretenir cette image de prince fainéant qui ne sortait jamais avant le repas de milieu de journée, au minimum. Parfois entretenir cette vision de lui-même le fatiguait : il était acharné, bourreau de travail, lève-tôt et dynamiques ; difficile donc de faire croire l'inverse en permanence.

Lorsqu'il se redressa enfin, son coup d'un soir offrit un grognement désapprobateur qu'il n'écouta que distraitement avant de repousser la masse et de poser pied à terre. Il fronça les sourcils – ne reconnaissant pas les lieux – et se mit en quête de ses vêtements. Alors qu'il s'apprêtait à baisser la tête pour reluquer sous le lit, un paquet relativement lourd atterrit sur sa bobine mal réveillée. Il redressa la tête et appréhenda Gaël, assis sur une chaise à l'autre bout de la pièce. Ce dernier l'accueillit en chuchotant :
« J'ai bien cru que tu ne te réveillerais jamais...
Tu es resté ici toute la nuit ? Tu n'es pas resté pour regarder j'espère...
Je me suis gêné tiens... tu étais tellement ivre – et l'autre aussi d'ailleurs – que vous ne m'avez même pas remarqué ».
Lukàs se gratta la nuque et commença à enfiler ses habits.
« T'es vraiment qu'un sale pervers...
C'est toi qui dis ça ? Après la nuit que tu viens de passer ? On se demande si c'est encore vraiment un rôle que tu te donnes ou si le fait d'être un foutu noceur n'est pas réellement ancré dans tes gênes. »
Le valet se prit dans la figure ce qui ressemblait fort à une chaussette, il la récupéra et la tendit à son maître qui s'approchait tranquillement, sans offrir un seul regard au corps lascif resté derrière lui.

Ils quittèrent les lieux sans un bruit, Lukàs échevelé et pieds nus, ses chaussures à la main ; Gaël avec la tête du type qui n'a quasiment pas dormi à force de veiller sur la sûreté de son maître. S'il était resté après les ébats – bien placé devant la porte – ce n'était certes pas par plaisir mais bien parce qu'il avait surveillé, chien de garde fidèle, pour éviter qu'on ne vienne en finir avec son ami et employeur.
« Je vais te laisser ici, annonça Gaël alors qu'ils s'approchaient du coin des serviteurs, je meurs de faim et j'ai besoin de sommeil.
Bien sûr, merci d'être resté. Rejoins-moi en fin d'après-midi, j'ai besoin de toi pour tourner autour de la fille du ministre des affaires intérieures : il a quelques nouvelles informations sur le tueur en ville, peut-être en aura-t-elle entendu parler. »
Gaël plia le buste – plus une blague qu'un réel signe de soumission – et disparut par une porte dérobée, disparaissant à la vue de Lukàs.

Il reprit son chemin, évoluant jusqu'au centre de la ville Haute, le « cœur de l'escargot » comme il l'appelait, là où se trouvaient ses quartiers personnels.

Une rapide douche éveilla son esprit puis il s'installa à sa table de travail sur laquelle s'étendaient déjà tous les journaux officiels ainsi que les quelques revues pirates que Gaël lui faisait chercher tous les matins. Il ne pouvait pas compter sur un petit déjeuner avant six bonnes heures – au mieux – et passa donc le temps à observer le monde à travers les quelques mots littéraires qui s'étalaient dans les feuilles de chou. Que ce soit du côté des journaux officiels ou des pirates, il n'y en avait pas un pour rattraper l'autre : tous subjectifs, tous politiquement engagés... Il finit par les repousser pour s'emparer d'une pile de papier : des rapports rédigés par des freelance en ville, des types qu'il payait une fortune pour réaliser un vrai compte-rendu de la vie au dehors.
Et toujours aucune nouvelle du flic qu'il avait contacté. Quel dommage...
Non pas six mais sept heures plus tard son petit déjeuner se présenta enfin et il l'expédia avant de s'habiller à nouveau. Qu'allait-il faire maintenant ? Il devait se montrer, jouer les inconséquents à peine éveillé et déjà en quête d'une nouvelle proie – qu'il trouverait probablement sans difficulté. Après un long moment de réflexion, il fit le choix de se rendre à la serre : lieu de conquête de grivoiseries par excellence ; il avait eu ses meilleures relations quelque part entre les roses mécaniques et les lys boulonnés.

Il ne s'attendait pas à y croiser sa sœur. Bien installée avec un galant qui ne semblait pas franchement récolter ses grâces, elle tâchait de rester polie tout en repoussant cavalièrement l'un des types les plus collants et les plus ennuyeux de tout l'aristocratie. La situation l'amusa et chassa presque cette morosité lourde qui pesait au dessus de leur fratrie. Sans hésitation il s'approcha, commença à entendre la conversation et lutta contre un fou-rire qui lui montait à la gorge.

« Inutile de me faire la lecture, j'ai cru entendre les quelques vers de loin, et je suis navré de vous annoncer qu'il faudra glisser un peu plus qu'un « quintil un brin plus charnel abordé en strophe ». Et prenez garde... les mots d'amour – lorsqu'ils sont soufflés sur l'oreiller – ont tendance à me faire perdre toute ardeur à la tâche. »
Il s'amusait, avait bien envie de garder encore un peu entre leurs griffes ce prétendant ennuyeux, simplement pour le faire tourner en bourrique. Il finit cependant par faire un geste nonchalant de la main, accompagnant le mouvement de quelques mots :
« Vous pouvez disposer, les poèmes m'ennuient presque autant qu'ils le font avec ma sœur, je vous conseille de vous en souvenir pour la prochaine fois. »
Il n'eut pas à répéter la demande – presque un ordre – le malheureux homme fila ventre à terre. Lukàs ne doutait pas – cependant – qu'il reviendrait peut-être à la charge : les hommes laissaient rarement sa sœur tranquille.

Après s'être assuré que l'opportun avait bien disparu de son champ de vision il se concentra sur son aîné, lui offrant un sourire volontiers carnassier, s'installant dans ce costume trop lourd pour lui mais qu'il se devait de maintenir.
« Vous cherchez donc un nouveau mari, ou bien est-ce plutôt le nouveau mari qui vous cherche ? Vous savez lorsque vous êtes dérangée vous devriez être plus directe, je ne serais pas toujours là pour vous aider à faire fuir ces idiots. »

***


Dernière édition par Lukàs Von Rosen le Dim 7 Oct - 15:39, édité 2 fois
MessageSujet: Re: Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.   Jeu 27 Sep - 23:00

D'un mouvement de bras dont la véhémence semblait difficile à définir - sinon de distingué mais c'était un adjectif qui collait à la peau d'Agnes et qu'il était par conséquent inutile de préciser - celle-ci invita Lukàs à s'asseoir à ses côtés, ramenant ensuite nonchalamment sa main sur sa robe qu'elle épousseta machinalement du bout de ses doigts manucurés. Tout comme son langage corporel, son expression était bien trop maîtrisée pour pouvoir trahir ses ressentiments profonds et sans daigner jeter un seul regard à la silhouette qui s'éloignait hâtivement suite à l'injonction de son frère, elle accompagna son invitation d'un mince sourire poli, de ceux qui dissimulaient si bien son indifférence et davantage encore les crocs carnassiers dont elle pouvait faire montre lorsque la situation l'exigeait.
Comme lorsqu'on était supposé haïr un rival familial, par exemple.

« Je ne fais que me plier aux convenances, Lukàs. »
C'était quelque chose qu'elle faisait énormément - ponctuer ses phrases du prénom de son interlocuteur. Pour certains, cela leur donnait l'importance qu'ils recherchaient à travers les mots que l'héritière pouvait leur accorder. Pour d'autres encore, cela rajoutait une dimension de menace, une hostilité sous-jacente que la jeune femme n'exprimait jamais à voix haute par convention mais qui n'était jamais sans faire son effet sur ses vis-à-vis. C'était un atout de psychologie qu'elle avait appris à maîtriser, au fil du temps ; quand cela concernait Lukàs, néanmoins, ce n'était jamais réellement calculé. Elle préférait lui laisser le plaisir de l'interprétation, quand son patronyme roulait d'entre ses lèvres avec le détachement qui lui incombait dès lors.
« Je ne saurais songer au mariage lorsque mon cœur est encore assombri par le veuvage, mais si tel était mon devoir... »

Les mains innocemment posées sur ses genoux, eux-mêmes légèrement élégamment basculés sur le côté, elle laissa s'échapper un soupir à fendre l'âme avec la discrétion que l'on devait au malheur, appuyant un instant sa position de femme éplorée en laissant ses yeux brillants s'attarder sur une fleur. Brillants d'une douleur dissimulée, sans aucuns doutes : il fallait ne pas avoir de cœur pour voir dans cette détresse décente une quelconque malice. Mais déjà Agnes reportait son attention sur Lukàs, la contenance retrouvée - car si elle manipulait son monde d'un battement de cil, elle avait toujours le bon goût d'avoir davantage d'estime pour son frère.
« Mais ne remuons pas notre peine en vain. Le spectacle vous était certainement très amusant : quel instinct chevalier vous a poussé à intervenir pour ainsi mettre fin à votre divertissement ? » L'ironie, voilée sous l'innocence, fit légèrement hausser l'un de ses sourcils, et sa question s'accompagna dès lors d'une moue dubitative à qui l'on pouvait indubitablement confier toutes les croyances sans confessions.


Dernière édition par Agnes Von Rosen le Mer 17 Oct - 6:29, édité 2 fois
MessageSujet: Re: Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.   Dim 7 Oct - 17:20

***

Pondération.
Oui... c'était le mot qui allait le mieux à sa grande sœur, et ce depuis trop longtemps. Tout dans l'attitude d'Agnès était contrôlé, calme, pondéré et – de l'humble avis de Lukàs – terriblement faux.
Et ce n'était pas un reproche, n'était-il pas pareil ? Il n'était pas dupe, voyait bien qu'elle jouait autant que lui – peut-être même moins, ou plus, qui sait ? - et se doutait que ça devait lui peser.
Mais quoi faire ? C'était le jeu. A partir du moment où la Reine avait posé son regard sur eux, elle les avait condamné à enfiler des costumes trop rigides pour eux, à entrer dans une danse qu'ils ne maîtrisaient pas et qui les éloignait toujours plus loin l'un de l'autre.
Et ils se pliaient.
Pourquoi ? Lukàs n'avait pas de réponse à cette question, et la maturité qu'il prenait avec les ans le poussait toujours plus à remettre en doute les règles qu'on leur imposait.
Ne pouvaient-ils pas les changer ?
Pas encore, pas maintenant. Pas avec le Maître qui veillait quelque part, tirait sur les ficelles accrochées aux bras désormais flasques de leur « mère ».
Ils pliaient tous les deux aux « convenances », à leur manière.  

Lukàs prit place aux côté de sa sœur et fouilla dans son veston à la recherche de son étui à cigarette. Il en tira un bâtonnet fin et long, noir aussi, qu'il allumé avant de la caler avec nonchalance entre ses lèvres. Il prit sa pose habituelle, un peu détendue, un peu dandy : une pose travaillée avec soin et application, accompagnée d'un regard torve, aux paupières lourdes couvrant un regard brûlant d'intelligence.

« Je me doute bien que votre devoir est ce qui guide le moindre de vos choix et le moindre de vos pas. Notre mère doit être ravie de vous voir si incroyablement distinguée, dévouée et... pondérée ».
Encore ce mot, toujours là.
Lukàs aspira une grande bouffée de fumée pour nettoyer le goût acide du mot « mère », qu'il ne prononçait qu'avec dégoût. Cette femme les avait adoptés, oui – et lui-même était alors très jeune – mais elle ne prenait aucune place dans son cœur et ne lui inspirait que du mépris. La haine était passée depuis longtemps, noyée par tout le reste et il ne la voyait plus que comme un pantin encombrant et vieux. Trop vieux.
Il n'avait jamais eu de mère en réalité : sa génitrice biologique lui était inconnue et son père adoptif – le père naturel d'Agnès – n'avait déjà plus de femme lorsqu'il était arrivé dans la famille.
Il repensait toujours à cet instant non sans nostalgie. Ça n'avait pas duré mais il avait été heureux, aimé par un homme qu'il voyait comme un modèle, et une sœur dont il raffolait.
La Reine était responsable de leur éloignement. Il ne lui pardonnait pas.

« Oh vous savez que « l'instinct chevalier » n'est pas vraiment dans ma nature. Je flânais par ici en quête d'une charmante fleur dont je pourrais respirer le doux parfum et je suis tombé sur vous. Vous n'avez pas l'odeur suave d'une personne dont on arrache la tige, mais vous sentez le souvenir et c'est une drogue agréable aussi. »
Beaucoup plus dangereuse, dans laquelle on pouvait se perdre.
« J'ai rêvé de papa la nuit dernière. »
Un rêve étrange, dont il avait besoin de parler. Il gardait un ton un peu lointain, un peu détaché, accompagné d'un vague mouvement de main qui balayait l'importance de l'aveu très... calculé.
Il ne mentait pas, et la vérité était un moyen de désarçonner un peu son aîné : de voir, d'observer et – même s'il ne voulait pas se l'avouer – de vider une plaie.

Papa. Pas « père ». Et ça, ce n'était pas calculé.

***


Dernière édition par Lukàs Von Rosen le Lun 22 Oct - 12:20, édité 1 fois
MessageSujet: Re: Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.   Dim 7 Oct - 20:19

Il savait toucher juste - mais pouvait-elle réellement lui en vouloir quand, dans toute son affection dissimulée, elle ne désirait rien de plus que retrouver leur complicité passée ? Elle n'était pas naïve - plus maintenant - et savait que c'était un temps révolu, mais cela n'empêcha pas son cœur de manquer quelques battements. Son expression, elle, resta égale ; son langage corporel, parfaitement illisible. Il y avait quelque chose de bon, dans le fait d'être passée maître de son propre corps : on ne trahissait plus rien, quitte à en paraître parfaitement insensible. C'était une protection tout autant qu'une damnation et son regard s'égara au loin, tout droit devant elle, se perdant parmi les fleurs mécaniques aussi fausses que l'étaient la personnalité dont elle faisait montre.
Bien sûr, la réalité était toute autre. La réalité, c'est que la moindre évocation de son père la brisait immanquablement en milles morceaux. Elle n'avait jamais été égoïste, ne s'était jamais dit qu'elle ne désirait pas partager, et si elle ignorait la réalité des liens biologiques supposés la lier à Lukàs, elle n'avait jamais remis en question sa légitimité auprès de leur paternel. Néanmoins, Agnes et son géniteur partageaient quelque chose d'unique, c'est bien la fille de son père ! et aujourd'hui encore, elle serait sans doute prête à tout sacrifier pour le retrouver ne serait-ce qu'un instant fugace. Son plus grand amour, incontestablement, et si elle avait encore eu l'audace de pleurer, ses larmes lui seraient incontestablement destinées.

« Mère serait surtout ravie de savoir que vous êtes, de nous deux, le seul qui n'ai pas eu la décence de tirer un trait sur un passé qui n'aurait jamais dû exister. » La remarque, toujours fluette, d'une innocence apparente, était sciemment mi-figue, mi-raisin : elle espérait, de ces mots détachés, infliger à Lukàs une peine égale à celle qu'il venait de lui imposer. La froideur avait beau ne rien trahir, il était intelligent, sans doute bien plus qu'elle. Il savait la tempête intérieure qu'il venait de créer. S'en douter, tout du moins. À moins que, lui aussi, avait l'impression de ne plus rien connaître d'elle. Parfois, Agnes elle-même se perdait dans cette persona horrible qu'elle s'était créée.
« Néanmoins. » reprit-elle d'une voix plus grave, sans attendre de réaction. Elle qui sondait d'ordinaire ses vis-à-vis, elle était de toute façon trop occupée à regarder droit devant elle, faussement désintéressée. Ne jamais perdre le contrôle, ne surtout jamais se trahir. « Puisque nous sommes dans l'intimité et que ma curiosité est piquée à vif... » Enfin, elle se décida à tourner la tête vers lui. Si ses yeux brillaient davantage que d'ordinaire, le sourire impersonnel qu'elle arborait alors lui donnait un air parfaitement détaché. « M'indulgeriez-vous assez pour me raconter ce rêve ? »

C'était une décision absurde, qui allait à l'encontre de tout ce qu'elle désirait transmettre. Rien de bien ne pouvait s'extraire de cet échange, sinon de la mélancolie, celle qui les travaillerait tous les deux des jours durant et qui les laisserait encore plus meurtris qu'ils ne l'étaient déjà. C'était un caprice égoïste, un moment doux-amer qu'elle pourrait rajouter à la liste des souvenirs qu'elle gardait précieusement. Son petit frère lui manquait, mais elle ne le reconnaissait plus tellement non plus : elle détestait ce mépris latent qu'elle lui vouait lorsqu'elle entendait parler de ses frasques indécentes quand elle aurait voulu accepter le fait qu'il gérait sa propre situation comme il le pouvait. Elle détestait, parfois, se sentir plus méritante des privilèges qu'on lui vouait, de la préférence apparente du Maître et d'être la favorite de la Reine - pour réaliser, bien plus tard, qu'elle méritait effectivement l'admiration de ces gens aussi pourris qu'elle et qu'elle espérait, dans son mérite, que Lukàs y resterait hermétique.
Au moins savait-il encore rêver. Il y a bien longtemps que seuls les cauchemars la hantaient encore.
MessageSujet: Re: Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.   Lun 22 Oct - 12:34

***

Lukàs resta silencieux un moment. Un très long moment. Il avait lancé un sujet délicat – en partie pour déstabiliser sa sœur – mais la manœuvre était à double tranchant et il en payait le prix. La discussion rouvrait des plaies mal cicatrisées et il n'avait pas autant de talent qu'Agnès dans l'art du camouflage corporel. Il était bon, oui ; avait travaillé longuement, aussi ; mais ses émotions – toujours trop fortes et difficiles à juguler – ne lui permettaient pas une maîtrise complète de lui-même.
Un point faible terrible, surtout dans un monde comme celui-là, surtout face à une lectrice aussi avisée et éduquée que son aînée.
La Reine avait raison : face à sa sœur Lukàs n'était qu'un moucheron ridicule, aveuglé par la grandeur splendide du papillon éclatant.

« Je peux vous en parler, mais je pense que cette histoire vous ennuiera, vous qui semblez avoir fait ce trait sur le passé, que je suis bien incapable de tracer »
Une vengeance mesquine, mais qu'il jugeait méritée. Le sous-entendu d'Agnès l'avait blessé et – en bon aristocrate – il refusait de laisser son adversaire sans blessure équivalente. C'était le jeu de la noblesse : œil pour œil, dents pour dents, même si leur petit jeu n'était jamais physique.
Les blessures du cœur font bien plus mal.

« Il était là... »
Reprit-il finalement sur un ton un peu plus lointain, conservant un sourire détaché avec une difficulté monstrueuse. Il n'avait pas envie de sourire.
« Je ne le voyais pas bien, parce que j'étais petit à l'époque et que mes souvenirs se sont beaucoup effacés »
Il n'avait pas connu leur père autant qu'Agnès, ni eu la même intimité. Il se souvenait d'avoir toujours été un peu à l'écart. Il ne pouvait rien reprocher à celui qui l'avait adopté, rien du tout, mais il ne pouvait s'empêcher d'être un peu jaloux en pensant au lien si fort qui avait uni Agnès et son père.
Son père, pas celui de Lukàs.
Parce que l'héritier avait été déraciné, parce qu'il ne se sentait pas tout à fait à sa place ici, et que de nombreuses personnes le lui faisaient comprendre, à lui qui n'avait pas le physique de la Cité Haute.
Il avait beau travailler ses manières, se cultiver, montrer son intelligence, ça ne suffisait jamais à effacer l'image qu'il renvoyait : celle d'un vulgaire Minier.
Le trou sans fond des mines s'était déplacé, il était en lui. Impossible de le combler.

« Il était là et je sentais qu'il me jugeait »
Il ne se sentait pas bien mais tentait de conserver son masque bien en place. Il savait que ce qu'il disait trouverait un écho chez Agnès, et espérait que la signification du rêve serait aussi douloureuse pour elle que pour lui.
Un coup à double tranchant, encore. D'où venait se plaisir qu'il ressentait à se blesser ? A les blesser ? La jubilation malsaine naissait au creux de son ventre pour venir gonfler dans son cœur, le rendant juste un peu plus vivant, un peu moins pantin.
« Puis son visage se floutait et à la place il y avait le masque, ce masque... celui du corbeau »
Celui du Maître.

***
MessageSujet: Re: Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.   Lun 22 Oct - 19:26

Elle ignorait ce que Lukàs cherchait à faire : la faire saigner ? Certainement, mais il avait déjà fait mouche : quand la simple évocation de son père remuait une hémorragie qui refusait de s'amenuir,  il était simple de toucher juste, quand bien même elle n'en faisait montre.
Mais son frère n'avait pas besoin de preuve pour le savoir ; il avait grandi avec elle.
Quoi, alors ? Elle refusait de croire qu'il s'agissait là d'un simple récit anecdotique. Agnes ne comprenait pas, et s'il était une chose que la jeune femme ne supportait pas, c'était de perdre le contrôle.

Elle ignorait à quel point Lukàs fréquentait le Maître, s'il le visitait autant qu'elle, s'il lui murmurait les mêmes choses dans le secret de leurs entrevues. Elle était toujours partie du principe qu'il la manipulait et considérait alors ses propos avec un détachement amusé, non sans rappeler son intérêt pour les vaudevilles : une mise en scène absurde à laquelle elle participait volontiers, sinon pour donner le change au moins pour se distraire.
Bien sûr qu'il portait sur eux un regard investigateur : il y avait ses intérêts, aussi sombres furent-ils. Elle savait lire bien des choses, entre les mots et les gestes de ses vis-à-vis - mais la personne derrière le masque du corbeau ? Il était bien la seule personne au Monde qu'elle laissait se jouer d'elle. Elle n'avait pas d'autres alternatives de toute façon.

Était-ce un aveu, alors ? Une mise en garde ? Une question dissimulée ?
Ou une moquerie irrespectueuse - mais il s'agissait de leur père et Agnes se refusait à penser un seul instant qu'il ne s'agissait là que d'une mascarade indécente crachant au visage de son géniteur.
Un message, à demi-mots, peut-être. Comme ces nuits d'enfance où les cauchemars du plus jeune incitaient l'aînée à le rejoindre dans son lit pour le réconforter.
À moins que rien ne soit plus aussi innocent et que la gravité du sous-entendu ne soit plus vicieuse.

Tout cette réflexion ne dura qu'une seconde mais Agnes ne souriait plus. À la place, une moue dubitative lui donnait l'air de la fillette qui ne pense pas à mal mais qui cherche par ses inquisitions à cerner le fond d'un problème trop mature pour elle.
« Les rumeurs vous seraient-elles montées à la tête, Lukàs ? Ne soyez pas absurde. Votre sang n'a rien de celui d'un enfant des mines et si votre rêve tente de vous induire en erreur à ce sujet je suis au regret de vous ramener à la réalité de notre filiation. »
Peut-être que cela n'avait rien à voir avec le message qu'il voulait faire passer - mais elle avait trouvé là une porte de sortie facile et il ne tenait qu'à Lukàs de s'y engouffrer.
« Même s'il est vrai que vous n'avez certes pas eu de chance au tirage génétique... » rajouta-t-elle, pour faire bonne mesure, en jetant un coup d’œil désolé à ses cheveux de jais.

Soit elle n'avait rien compris, soit elle refusait de comprendre. La candeur de ses yeux clairs n'en dirait pas davantage.
« Pourquoi cela vous tracasse-t-il autant ? »
La question, elle, tranchait abruptement avec le reste de son petit manège. Comme un accident qu'elle regardait se produire sans réellement tenter d'y mettre fin.
L'ennui, sans doute. Ou alors beaucoup trop d'intérêt.
MessageSujet: Re: Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.   Sam 17 Nov - 22:55

***

Aucun des deux ne souriait plus et ce malgré la réputation légendaire de Lukàs : lui – capable d'égayer la plus triste des soirées – n'avait désormais plus le cœur à rire, plus le cœur à boire, plus le cœur à coucher. A force de flirter entre l'attaque et la vérité, il avait fini par porter un coup kamikaze qui les paralysait tout deux.
Parce que oui, il n'était pas dupe. Il connaissait sa sœur, assez en tout cas pour avoir que son assaut avait porté et que le splendide masque de son aîné – pourtant finement ciselé dans la porcelaine la plus solide – cachait une laideur douloureuse qui suppurait.

« Il n'y a pas que le rêve qui me rappelle ma place, je n'ai qu'à regarder vos yeux et la splendeur de votre chevelure pour savoir que, à vos côtés, je ne suis qu'un petit corbeau couvert de suie ».
Et elle venait d'ailleurs de le faire remarquer d'une manière beaucoup plus explicite. Avec une cruauté et une aisance terrible, Agnès avait plongé les mains dans la plaie pour l'ouvrir encore un peu plus, tournant et retournant, élargissant de ses doigts si magnifiques et si propres.
Lukàs se vidait de l'intérieur ; pouvait-on voir au sol la flaque de sa douleur, de ses doutes et de sa confiance ? Inutile. Il la sentait au plus profond de sa chair.

Il ne répondit pas à sa question, s'occupant plutôt à rebâtir son sourire narquois et nonchalant, cette attitude de hauteur distante qu'il offrait au monde comme une muraille et non comme une provocation. Comme ébauche de réponse il haussa simplement les épaules avant de se laisser tomber au sol pour s'installer par terre, sans soucis des convenances et regards étonnés des quelques dames qui visitaient le parterre.
La vérité c'est qu'il se sentait vaguement nauséeux, plus ou moins malade et son cœur battait vite, plus vite, renvoyant à ses oreilles le son obsédant de la douleur.

« Pourquoi cela vous intrigue-t-il autant ? Il me semblait plutôt que mes affres, mes habitudes, ma personne ne vous préoccupait pas beaucoup, et je suis étonné de vous voir soudain happée par un simple rêve, aussi... symbolique soit-il. Peut-être est-ce parce que vous comparez : des visites dans mes rêves, des rencontres dans votre réalité ».
Oui, il savait. Gaël lui avait parlé de ces rencontres entre sa sœur et le Maître : il ne les ignorait pas, personne ne les ignorait. Lui n'avait pas la « chance » de rencontrer l'homme masqué en personne, et il ne lui offrait pas de fleurs non plus.
« Ça aurait été intéressant si l'homme de mon rêve m'avait offert un bouquet en prime, non ? J'ai hésité, à vous proposer quelques roses mécaniques ou quelques lys à l'odeur fausse, mais je suppose qu'à côté d'une vraie couleur, d'un vrai parfum, mes cadeaux n'auront que peu d'intérêt. »
C'était une attaque sans classe, à son image ou – tout du moins – à celle qu'il voulait donner de lui. En réalité ce petit jeu l'ennuyait et il aurait donné cher pour retrouver la sécurité de sa chambre, la raideur de sa chaise de bureau et l'odeur épicée de ses vieux livre d'Histoire et de Géographie. Les rêves de voyage pouvaient chasser les cauchemars des hautes tours. Il n'avait encore rien trouvé cependant pour panser les plaies d'une fraternité détruite.

« Vous a-t-il parlé des meurtres en ville ? »
Le changement de sujet était brutal, et Agnès peinerait peut-être à suivre le fil de sa pensée... ça lui arrivait, parfois. De se perdre dans sa tête, de trouver un morceau de laine et de le suivre, de le détricoter jusqu'à tomber sur autre chose : une idée, une lubie, une envie. Pour lui le cheminement paraissait logique.
Et dans ce cas précis il l'aidait à s'écarter d'une pente trop dangereuse.

***
MessageSujet: Re: Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.   Lun 26 Nov - 7:16

Elle l'observa se laisser glisser sur le sol, le regard un brin plus sévère, les lèvres sensiblement pincées : des regards déjà se retournaient vers eux, la surprise se mêlant à l'inquisition. Agnes n'avait jamais eu besoin de faire des efforts lorsqu'il s'agissait de prendre soin de son image : la jeune femme était naturellement d'une décence exacerbée et elle trouvait satisfaction à se complaire dans la bienséance, les règles de vie communes. C'était là encore, sans doute, son besoin de contrôle absolu qui s'exprimait : chaque chose à sa place, chaque personne dans son rôle, chaque attitude selon la situation - mais sans jamais outrepasser les règles tacites de la bonne tenue.

Que Lukàs, plus que quiconque, se permette cette attitude en sa présence... cela n'était pas pour soulager ses nerfs déjà mis à l'épreuve. Mais Agnes n'en oubliait pas son image pour autant : un sourire navré sur les lèvres, elle adressa un signe de tête aux curieux pour leur signaler qu'elle partageait leurs désarrois. De leur point de vue éloigné, elle était tout aussi prise au dépourvu qu'eux, mais sa politesse l'empêchait sans doute de rentrer en conflit avec l'instigateur de ce malaise, quitte à pardonner ce manque de tenue.
Pourtant, malgré le sourire, malgré la douceur apparente, c'est d'une voix glaciale qu'elle reprit la parole ; vague de froid intérieure, au demeurant, qui balaya toute sorte de remous que son frère avait pu éveiller l'instant d'avant. Il s'aventurait bien loin et Agnes était casanière. Elle ne se trahissait pas ; ce n'était pas une perte de contrôle mais bien un avertissement qu'elle émettait alors. On ne fouillait après tout jamais dans la vie privée d'Agnes et ceux qui s'y étaient essayés avaient fini par s'en mordre irrémédiablement les doigts.

« Ne confondez pas tout, Lukàs. » Même s'il n'avait pas tort : il y avait l'amour du beau, chez Agnes, la recherche du mieux, le besoin du plaisir de l'âme. Le Maître frappait incontestablement juste en lui offrant des fleurs ; sans doute même l'achetait-il un peu, car elle n'était pas catin mais elle était incontestablement à vendre, d'un point de vue idéologique. De là à valoir davantage qu'un éventuel présent de son frère, néanmoins ? Jamais de la vie. Lukàs ne pouvait pas le deviner mais l'absurdité de la chose ajoutait à l'agacement de la jeune femme. « Je n'aime ni parler des absents à leur insu, ni trahir les confidences que l'on puisse me faire. » Ne pas confirmer, ne pas infirmer non plus. « J'ai ouï dire que vous vous passionnez pour ces vagues de meurtres et je soupçonne que vous avez suffisamment récolté pour en savoir bien plus que moi sur le sujet. Je ne suis très certainement pas celle à interroger sur ce sujet. » Une manière, à son tour, de lui signaler qu'il n'était pas le seul à connaître certains secrets sur l'autre.

L'ingénuité n'avait pas quitté ses traits, pas même perturbés par l'intonation tranchante de sa voix, mais il n'y avait rien d'innocent, dans leur échange. Rien d'aimable, rien d'affectueux, rien de bon. Il était impossible de discerner les réels intérêts de l'un ou de l'autre, Agnes elle-même ne pouvait prétendre savoir où ils voulaient en venir.
Sûrement nul part, quand elle y pensait : ils prenaient simplement le temps de jouer leurs rôles, quitte à se sacrifier un peu plus sur l'autel de leurs responsabilités.
« Faites donc de notre ministre Monsieur De Clèves votre amant : vous savez, après tout, si bien mêler l'utile à l'agréable, et il n'hésitera pas, j'en suis certaine, à vous faire quelques confidences sur l'oreille suite à vos prestations légendaires. »
Elle ne cherchait pas vraiment à faire mal en disant cela ; elle savait que Lukàs ne rougissait pas de son style de vie, elle était celle des deux à trouver ces dépravations révoltantes. C'était une simple manière de changer le sujet, encore, rebondissant sur une rumeur à laquelle elle ne prêtait même pas attention, tout en faisant preuve une énième fois de mépris à l'encontre de ses choix de vie.

Elle souriait à nouveau, d'un mince sourire poli et obligeant, comme si elle venait de lui indiquer honnêtement ce qu'elle pensait être la solution à ses problèmes profonds.
Elle se sentit, à son tour, particulièrement lasse.
MessageSujet: Re: Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.   Lun 26 Nov - 22:50

***
Le froid... ce froid glacial qui sortait de la voix toujours si maîtrisée de sa sœur et qui se glissait en lui, le tétanisait encore un peu plus.

Il n'arrivait pas à savoir si la distance qui semblait se creuser entre Agnès et lui était le fruit de son imagination ou la réalité. Il pouvait presque imaginer une crevasse, une ligne zigzagante au milieu d'une terre gelée et qui finit par faire craquer la terre... et l'écarter définitivement.
Qui partirait à la dérive ? C'était bien la question.

Il avait beau savoir qu'il avait provoqué la situation, qu'il l'avait cherchée – ce qui provoquait une douleur délicieusement atroce – ça ne l'empêchait pas de regretter, au moins un peu. Chaque coup porté creusait toujours plus cette fameuse zébrure, celle qui devenait gouffre. Jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus rien réparer, et qu'ils s'éloignent définitivement.

« C'est vrai... je m'ennuie, alors je m'intéresse à ce genre de chose. »
Une sorte de jeu, du moins c'est ce qu'il voulait faire croire, conservant cette nonchalance à laquelle il s'accrochait de toutes ses forces. Cette affaire l'intéressait vraiment, peut-être pour ça qu'il s'était montré si maladroit, d'ailleurs. Il sentait le coup fourré, savait que quelque chose de louche se tramait et que ce n'était probablement pas détaché des affaires de la Reine.
Juste une intuition, peut-être fausse, mais cette interdiction de mener l'enquête... cette clôture soudaine...
Les hasards n'existaient pas.

De Clèves ? Oh il y avait pensé... était-il si prévisible ? Oui, et ce n'était pas étonnant. Après tout il n'était encore qu'un gamin, bien entouré de sa cage dorée. Il aurait voulu être plus fort, plus adulte, plus capable d'affronter tout ce vers quoi on le cognait depuis son enfance. Il avait du mal à ne pas se laisser ballotter et il avait beau lutter... tout ne dépendait pas de lui.

« Vous auriez peut-être beaucoup à apprendre moi dans ce domaine, il paraît que votre mari était si déçu qu'il n'hésitait pas à aller voir ailleurs... »
Une attaque gratuite, basse. Il n'en était pas fier mais c'était comme ça : le Lukàs Von Rosen qu'on attendait.
« Je me ferai un plaisir de vous enseigner comment utiliser votre langue pour autre chose que les belles paroles et les attaques déguisées. Qui sait... peut-être que les plaisirs du sexe permettraient de faire naître sur votre visage autre chose qu'un joli masque. »
Et pour lui ? Ça avait marché ? Pas vraiment... le sexe était devenu une part entière de son beau costume : mécanique, nécessaire... presque vital. Quel plaisir pouvait-il bien en retirer ?

Il se redressa, essuyant la poussière, de plus en plus persuadé qu'une chose se brisait définitivement entre eux. Lorsqu'il l'avait abordé c'était pour essayer de réparer quelque chose, de s'accrocher à quelqu'un dans un dernier acte désespéré pour se sauver. Pour les sauver.
Mais au lieu des mots rassurants et de la complicité retrouvée, il n'avait su envoyer que des attaques et des mots couteaux, recevant – lui aussi – sa part de dégâts.
On ne pouvait pas réparer ce que la Reine avait cassé. Il aurait dû le savoir.

«  Tu sais Agnes... Pendant longtemps – jusqu'à maintenant en fait – j'ai cru qu'on serait différents des autres héritiers avant nous, qu'on ne rentrerait pas dans leur jeu mais maintenant... »
Maintenant il savait qu'ils étaient comme les autres : ni meilleurs, ni pires.
Et il savait aussi que, des deux, il ne gagnerait pas cette confrontation.
On l'éliminerait.

Sans terminer sa phrase il plia simplement le buste, la saluant avec une grande politesse, et rien d'autre. Dans son regard du sérieux, de l'intelligence, un brin de déception aussi – pour lui-même plus que pour sa sœur – mais nulle trace de cynisme ou de calcul.
« Nous avons perdu la première manche, et nous jouons en solitaire ».

***
MessageSujet: Re: Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.   Mar 27 Nov - 5:14

Pendant un moment, il semblait à Agnes qu'elle n'avait rien à répondre. Que pouvait-elle dire ? Elle était la première à avoir donné le sentiment à son petit frère qu'elle se plaisait dans la nouvelle vie qu'on leur imposait - pour le protéger, certes, mais à quel prix ? Elle cherchait encore, malgré le mépris, à plaire à la Reine, parce que c'était ce qu'elle savait faire de mieux et que, de manière très maladive, elle avait besoin de la reconnaissance d'une figure maternelle.
Mais l'idée que Lukàs ait abandonné... Il lui avait toujours semblé que l'accord était tacite entre eux,  que leur amour transcendait tout le reste et que s'ils s'étaient un peu perdus, s'ils ne se connaissaient plus tellement, s'ils désapprouvaient certaines choses chez l'autre, tout cela ne suffisait pas à changer le lien unique qu'ils partageaient depuis l'enfance.
Son cœur avait beau être gelé pour bien des choses, il se brisa quelque peu à cette idée.

« Je n'ai jamais aimé le... sexe, comme tu dis. » Elle parlait comme si elle n'avait pas entendu ces derniers mots, d'une voix particulièrement songeuse, le regard tourné vers lui mais porté au loin, comme s'il n'était qu'une silhouette translucide dans laquelle elle puisait la force et le courage nécessaires d'effectuer cette introspection.
Elle ne savait plus à quand remontait la dernière fois qu'elle l'avait tutoyé. Ou plutôt, elle ne voulait pas essayer de se rappeler.
« À l'exception d'une occasion. Mais je n'ai jamais aimé ça avec mon époux. »
C'était la première fois qu'elle l'admettait. Cette confidence, Lukàs était le seul à pouvoir y prétendre, comme il avait toujours été le seul à qui elle avait toujours désiré tout partager.
« Je suppose que je ne faisais rien pour. Est-ce que tu as déjà compté les secondes qui te séparent de la fin d'un rapport, Lukàs ? Elles semblent toujours trop longues. Je détestais ça. Je me détestais moi, je le détestais lui, mais j'avais un devoir, un rôle à respecter. Si encore cela me permettait d'être mère... Mais non. Je suppose que j'aurais pu tenir des années comme ça, toute ma vie s'il le fallait, mais devoir passer après une autre femme ? Je préfère cette réputation de frigide éternellement pucelle que de revêtir la honte d'avoir échoué à mon devoir d'épouse. Il m'a couvert d'opprobre et je lui ai interdit de me toucher à nouveau. »
Elle avait relevé les yeux pour se noyer dans les siens. Il n'y avait rien à y lire, à part de l'indifférence. Des années de recul et un travail quotidien pour que tout ceci n'ait plus d'importance : elle pouvait en parler comme si ça ne la concernait pas. C'était l'histoire d'une autre femme qu'elle racontait : elle avait investi trop d'efforts à prétendre être quelqu'un d'autre pour être attachée à ce récit.
« As-tu déjà manqué d'air, Lukàs ? D'étouffer, littéralement, te sentir mourir, ne plus rien voir d'autre que des ténèbres grandissantes, et ne rien pouvoir y faire non plus, parce que tu n'as pas assez de force pour le faire lâcher prise et que tu ne sais pas trop si tu ne préférerais pas y rester ? Pendant un moment, je l'ai vraiment désiré. » Doucement, elle hausse les épaules, se remet à sourire avec une certaine désinvolture. Elle semble plus torturée par ce qu'elle raconte, n'y prend aucun plaisir : malgré la légèreté, Agnes se souligne inconsciemment d'une fragilité à fleur de peau. « Mais cela s'est passé différemment, parce que l'humiliation se lave et que la mort appelle la mort. Si je veux me débarrasser de quelqu'un, Lukàs, il ne s'avère que je sais prendre mes dispositions pour. » Et tu es encore en vie, semble rajouter ses pupilles claires tandis qu'elles le dévorent avec intensité. Elle récompensait ses aveux avec les siens, et si elle ne s'exprimait pas aussi directement, elle savait qu'il comprendrait. Tout du moins l'espérait-elle, parce qu'elle ne saurait pas être plus directe que ça : elle se sentait déjà incroyablement épuisée de s'être autant révélée.

Enfin, elle se remet debout, balaye d'un mouvement de main sa robe, inspire un grand coup. Il ne se passe qu'un instant avant qu'elle ne se penche pour poser un baiser fugace sur sa joue,  du bout des lèvres, mais il s'y niche bien plus de tendresse que quiconque puisse se l'imaginer. Agnes ne fait pas toujours semblant d'être douce : le naturel, parfois, revient pour mieux se révéler au moment opportun.
« Ne révèle pas tes cartes trop vite, et ne présume jamais connaître celles des autres. Parfois, le jeu est simplement destiné à divertir les spectateurs. » Le masque était revenu : de sa voix maîtrisée, de son expression affable, de son langage corporel illisible, Agnes ne laissait plus rien filtrer. Mais elle le tutoyait encore et c'était là le gage de confiance le plus criant qu'elle puisse lui offrir. Si c'était une promesse qu'elle lui faisait, ce n'était qu'à demi-mots, mais si son frère n'avait été qu'à moitié honnête depuis le début de leur rencontre alors elle plaçait en lui des espoirs qui dépassaient tout ce à quoi elle pouvait d'ordinaire prétendre.
Peut-être venait-il aussi juste de la manipuler avec brio, mais si c'était le cas le résultat était le même ;  cela signifiait que Lukàs venait de la dépasser et de loin dans le domaine de la manipulation malsaine et il méritait amplement de réclamer son titre d'héritier légitime. La douleur d'une telle éventualité lui semblait de toute façon bien trop dure à supporter. Elle ne survivrait pas de perdre son petit frère à ces machinations infâmes.
« Si tel est votre désir, toutefois... » De partir, certes, mais surtout d'abandonner. « Je ne vous retiens pas davantage. »
MessageSujet: Re: Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.   Lun 3 Déc - 16:16

***

« A l'exception d'une occasion » ? Quand ça ? Dans ses paroles, Agnes laissait transparaître beaucoup de choses dont une possibilité qui remuait Lukàs :
L'héritière si lisse, si douce, si parfaite et si prude, avait-elle trompé son mari ? C'était si incroyable que le prince refusait d'y croire.

S'il avait déjà compté les secondes ? Oh que oui... chaque fois. Il n'aimait pas ce qu'il faisait avec les garçons et les filles et cette partie de sa stratégie d'image le démolissait. Chaque jour les relations avec autrui devenaient de plus en plus pesantes et il n'avait qu'une envie : s'enfermer chez lui, avec ses livres, pour ne plus jamais ressortir. La paranoïa qu'il développait l'envahissait de plus en plus et il voyait ses semblables comme des ennemis, des nuisibles potentiels qui risquaient de mettre fin à sa triste vie d'héritier. La Reine voulait se débarrasser de lui, ça lui semblait de plus en plus évident. Le Maître et elle avaient choisi le descendant légitime et il avait clairement perdu au profit de sa sœur. Puisque cette dernière se montrait trop douce pour éliminer son frère alors on risquait de le faire à sa place. Il avait peur, et aucun bras n'était plus capable de le rassurer, pas même ceux de Gaël, pourtant cent fois visités.

Quand au dégoût de soi-même... pas besoin e s'attarder sur le sujet, chaque parole de sa sœur rebondissait en échos douloureux dans sa poitrine.

Les derniers mots d'Agnes ne le rassurèrent pas, au contraire. Son esprit abîmé voyait là une menace : « pour l'instant ce n'est pas mort parce que c'est ma volonté, mais ça pourrait bien venir »...
Il dut se faire violence pour ne pas céder à la panique et à une haine irraisonnée.
Heureusement le geste de sa grande sœur rassura un peu son cœur qui ralentit sa course, repoussant les bouffées d'angoisse et l'inquiétude non justifiée.

Il était fou, il l'avait toujours été... et comme d'habitude Agnes savait le calmer, une capacité que même son valet – pourtant son plus fidèle ami – ne possédait que très partiellement.

Il réfléchit un instant, trop longuement. Ses désirs ? Existaient-ils seulement encore ? Ni Agnes ni lui n'avaient le droit de les exprimer, ou de les suivre.
Même pas en rêve. Eux aussi avaient été saccagés.

« Je vous inviterai bientôt, finit-il par affirmer. Et j'espère que vous accepterez
cette invitation
 »
Parce qu'il avait vu, ou plutôt senti, quelque chose à exploiter...
Une simple petite idée dans sa caboche trop jeune.

Sans plus un mot il la salua, avec froideur, entrant à nouveau dans son rôle petit à petit. Lorsqu'il s'éloigna – de manière très cavalière d'ailleurs, sans respecter l'étiquette de la cours – son pas se transforma doucement en l'allure tranquille de l'homme sûr de lui-même, confiant de ses charmes et de ses talents.

Comme quoi, parfois, en soulevant simplement le voile, on voyait des fleurs magnifiques, aux senteurs que l'on pensait disparu.
Le passé était mort, les pétales tombés depuis longtemps, mais les corolles pouvaient toujours re-fleurir.
Dans un espace plus sain.

***
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MessageSujet: Re: Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.   

 
Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir.
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