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 À la claire fontaine

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MessageSujet: À la claire fontaine   À la claire fontaine EmptyMer 5 Déc - 13:14

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Au coeur de la forêt pluviale, il se passait ce qui se passe en générale dans les forêts pluviales, c'est-à-dire qu'il pleuvait : d'où son nom.
Courez espèce de petit malin, et souvenez-vous de moi ! Le grand Luce ! cria le chevalier, en riant au nez à deux trolls qu'il venait de faire fuir. Son épée était couverte de sang bleu, qu'il nettoya sur son pantalon, y laissant donc des tâches d'hémoglobine. Luce regardait à gauche, puis à droite, se demandant si d'autres créatures allaient venir le faire chier pendant son repas, ou s'il pouvait enfin manger à son aise, sans se faire emmerder toutes les dix minutes. Le champion se laissa enfin tomber au sol en soupirant, reprenant donc là où il en était : manger ce morceau de viande à pleine dent. Alors qu'il était en train de croquer - et qu'un peu de jus éclaboussa sur sa chemise déchirée - un petit lapin rose sorti de sa poche. Vraiment, c'était en tout petit lapin - mais vous vous en doutez certainement puisqu'il venait de sortir de la poche d'un pantalon, alors il aurait été complètement idiot de penser qu'il s'agissait d'un lapin de taille normale, voyons, il faut être un peu réaliste quand même. Bon, revenez à nos moutons - enfin, à notre chevalier et son lapin rose.

L'animal bondit sur les cuisses de son maître adoré, tout en le regardant avec une grande fierté. Luce lui, posa ses yeux vers la petite boule de poils, puis leva la tête, regardant droit devant lui, à l'horizon. En vrai, il ne regardait absolument rien, mais c'était un moment épique, et il se devait de prendre une posture en adéquation avec moment. Après son repas, il attrapa le lapin par les oreilles et le replaça dans sa poche, tout en marchant pour aller chez lui. Il y arriva très vite, en deux pas et la voilà dans son salon. C'était une petite chaumière, tout en haut de la plus grande montagne de l'univers - rien que ça. Dehors, la pluie avait commencé à tomber, laissant les gouttes faire échos au crépitement du feu dans sa cheminée. Il s'approcha d'ailleurs de celle-ci et ramassa un cadre photo qui se trouvait par terre : une image de son ancien vaisseau.
Il était née à bord d'un vaisseau spatial parti de nulle part pour se rendre ailleurs, et quand il avait abordé ailleurs, cet ailleurs s'était révélé être un nouveau nulle part d'où repartir ailleurs et ainsi de suite.
Oh et puis merde, se dit-il, on n’est jeune qu’une fois, et il se jeta par la fenêtre. Voilà au moins qui lui laisserait l’avantage de la surprise.


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La sensation de chute qu'il ressentit en sautant de cette fenêtre eut pour effet de le sortir de son rêve et de son état léthargique. Il se retrouva par terre - du moins, à moitié par terre, le bas de son corps étant toujours sur le lit, il n'y avait que sa tête et son torse pendu comme un cochon dans une boucherie et il ouvrit doucement ses yeux. Luce ne voyait absolument rien, et il entreprit alors la tache la plus difficile de sa journée : trouver ses foutues lunettes dans tout son bordel. Normalement, il les retirait avant de dormir et les plaçait sur son bureau, mais depuis un petit temps maintenant elle ne s'y trouvait plus à son réveil. Voilà ce qui commençait fortement à agacer notre petit ingénieur, tout en le fascinant davantage car cela signifiait un petit mystère à résoudre. Était-ce l'une de ses machines folles qui s'amusaient à lui jouer des farces ? Il faudrait qu'il tire ça au clair, en les interrogeant une par une. En attendant, sentant que le sang lui montait à la tête car il avait celle-ci inversée, il se redressa et se relava entièrement, venant s'étirer en tentant de faire quelques mouvements de fitness - qui ressemblaient beaucoup plus à une anguille prise dans un filet de pêche. A tâtons - puisqu'il était totalement myope - il s'avança prudemment, tout en heurtant quand même la multitude de pièces, de plans, d'inventions à moitié commencées et à moitié terminées, jusqu'à arriver dans la cuisine. En se grattant l'arrière du dos ainsi que le commencement de son fessier, il se pencha pour ouvrir le frigo à la recherche d'une bouteille de lait pour se rafraîchir son haleine fétide du matin. Et ô, surprise ! Il attrapa ses lunettes - super froides. Il s'arrêta un instant, le temps que son cerveau fasse les liens nécessaires pour comprendre pourquoi sa paire de lunettes s'était retrouvée dans son réfrigérateur, mais au bout de quelques secondes il haussa simplement les épaules avant de le mettre sur son nez. Aaah, retrouver le sens de la vue était un bonheur.  

Après s'être rapidement préparé, il se dirigea vers on bureau - en face de la fenêtre, auquel il s'installa. La veille, il avait laissé l'une de ses créations : une montre qui servirait également de couvert. Imaginez-vous : vous n'êtes pas chez vous, arrive l'heure du midi. Au lieu d'être pris de panique car vous ne respectez pas au poil près les horaires ancrées dans la mentalité des gens pour se sustenter, vous sortez tranquillement votre montre à couvert. En appuyant sur un petit bouton, une fourchette, un couteau et une cuillère en sortent, et vous voilà prêt à manger n'importe ou, et dans n'importe quelle situation ! Ha, quel génie ce Luce. Après plusieurs minutes de bidouillage, il leva la tête vers la fenêtre, sans vraiment de raison. Il avait une belle vue d'ici : l'une des plus belles fontaines de la ville. C'était d'ailleurs pour cette raison qu'il avait choisi cet appartement - et aussi parce que c'était le seul dans ces prix, mais ce n'est qu'un détail. Soudain il bondit de sa chaise - faisant reverser celle-ci en arrière dans un brouhaha - et son visage prit une mine horrifiée : la fontaine avait des traces de boues, surement laissés par la pluie. Ni une, ni deux, il quitta son appartement en ayant prit soin de choper au passage une éponge et un linge, et il descendit en trombe les escaliers de son immeuble, et ça, sans tomber.

Mireille !
Lorsqu'on n'a peur des gens, on n'a pas d'amis. Et lorsqu'on n'a pas d'amis, pour ne pas totalement sombrer dans la solitude, on s'en invente. La fontaine avait l'honneur de faire partie de ses amis, et il l'avait baptisé Mireille. En seulement une semaine, ils étaient devenus très proches, et Luce prenait grand soin d'elle, allant jusqu'à la chouchouter comme si elle était réelle. La Fontaine était globalement dans un état assez... délabrée. Elle avait souffert des intempéries successives.
Regarde-toi... Une vraie cochonne ! Je vais te nettoyer. Il plongea alors l'éponge dans l'eau que Mireille lui offrait gentiment, et entreprit donc de retirer les traces de saletés de son amie, sans se préoccuper une seule seconde s'il y avait des gens autour. De toute façon, c'était assez tôt dans la matinée, et quel hurluberlu viendrait passer par là, hm ?

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Dernière édition par Luce R. Steiner le Jeu 27 Déc - 14:21, édité 1 fois
MessageSujet: Re: À la claire fontaine   À la claire fontaine EmptyVen 7 Déc - 15:12








Jonathan remonte l’un des couloirs de l’Université.

Pour une fois, il a attaché ses cheveux roux, mi-longs, en une queue de cheval approximative. Néanmoins, quelques mèches farouches tombent devant ses yeux topaze, cernés. Il a le visage souillé, sans même en avoir conscience – un de ses appareils vient de rendre l’âme et il a tenté, bien vainement, d’y glisser ses mains… Mais le mécanisme d’un appareil est bien différent d’un organisme humain. Les quelques tâches de cambouis persistent sur ses joues et trahissent ses tentatives médiocres de ramener la machine à la vie. Elle n’est pas primordiale, mais elle a l’avantage de servir de seconde main lorsqu’il opère quelqu’un. Comme une infirmière artificielle, ses bras métalliques gardaient les outils stérilisés à portée de main, ainsi qu’un verre d’eau et son tuyau permettait d’aspirer ou de souffler le surplus de fluide… Il va devoir demander de l’aide à un collègue Erudit, si l’un d’eux daigne d’abord supporter son monologue avant d’accepter de lui apporter son aide. Il soupire et remonte un peu son sempiternelle écharpe bleue sur son nez.

A l’Université, Jonathan n’a pas d’ennemis. Mais de là à dire qu’il a des amis… Non, Jonathan vit même assez isolé et ce, depuis toujours. Plus jeune, on ne prêtait simplement pas attention à lui, étudiant trop rêveur, trop humaniste, trop bavard, déjà ! Et en grandissant, cette distance avec les autres n’a fait qu’accroître. Pourtant, Jonathan est considéré comme bienveillant par les autres. On vante ses qualités, mais l’on peine à rester en sa compagnie. Tant et si bien que Jonathan se parle à lui-même sans en avoir réellement conscience. Comme en cet instant.

_ Il va falloir que je trouve une solution. Une solution. Un livre à la bibliothèque pourra peut-être me renseigner ? Non, reprends toi un peu, Jonathan, tu n’as qu’à demander de l’aide, ce n’est pas sorcier. Ce n’est pas même difficile. Il suffit de trouver quelqu’un qui s’y connaisse un peu mieux que toi. Et ce n’est pas rare, hein Monsieur Catastrophe Ambulante ?


Jonathan l’a murmuré dans sa barbe de quelques jours, y glissant ses doigts épais. Il finit par tourner les prunelles alors qu’il approche d’une cour intérieure. Ses doux yeux remarquent aisément la silhouette d’un jeune homme brun, à la peau bien plus tannée que la sienne… qui s’occupe d’une fontaine. Il l’astique, et le son de sa voix le fait naturellement réagir. Parce qu’il s’exprime… à une fontaine. Mireille. A croire qu’une certaine complicité s’est nouée entre l’humain et cet objet d’ornement. Déstabilisé, Jonathan s’est figé pour les observer. L’Université renferme tant d’esprits étranges ! Et c’est peut-être ce pourquoi il s’y sent aussi bien. Instinctivement, il se sent… Comme rassuré. Il préfère voir quelqu’un parler à une fontaine que lire un livre relativement compliqué en lui tournant le dos. Il se sent… à sa hauteur et s’amuse, sans l’avouer, qu’on se soit moqués de sa manie à parler tout seul alors que d’autres peuvent avoir des habitudes bien plus surprenantes que les siennes.

Peut-être sera-t-il son sauveur ?

Jonathan s’approche prudemment de l’homme, qui semble plus jeune que lui. Vêtu de sa longue veste en cuir usée, de ses mitaines abîmées, son pull en laine vert et son pantalon brun, le médecin ne paye pas tellement de mine. Ses mains sont nerveusement nouées sur son discret embonpoint et il finit par interpeller l’Erudit d’une voix prudente. Il ne veut pas l’effrayer…

_ Bonjour ! Je ne vous ai encore jamais vu ici, vous travaillez dans quel domaine ? Comment puis-je vous appeler ? Mon nom est Jonathan, je suis médecin depuis… oh, depuis très longtemps me direz-vous, à peu près… 20 ans, un peu plus. Ca ne me rajeunit pas. Spécialisé dans les soins organiques variés mais aussi de plus en plus intéressé par la psyché, bien que nos travaux soient encore relativement modestes à ce sujet et que ce domaine reste trop abstrait pour la majorité des chercheurs, mais enfin, passons. N’avez-vous donc pas froid ? L’air est si humide, je trouve.

Inquiet, il s’est rapproché d’un pas. Bavard comme une pie, il n’a pas tellement conscience que c’est ce qui peut effrayer certaines personnes… Mais Jonathan trouve toujours une réponse ou un sujet de conversation à aborder. Il a fini par rejoindre l’inconnu et a même posé prudemment un genou à terre pour diriger son regard vers la fontaine. Jonathan est un homme simple et humble, qui apprécie toujours… Se mettre en contact avec les gens. D’ailleurs, sa main effleure prudemment le pourtour de la fontaine, vers laquelle il lève ses yeux paisibles.

_ Est-ce vous qui l’avez réparée ? La dernière fois où je me suis perdu dans cet endroit de l’Université, elle était rouillée et ne crachait plus qu’un filet d’eau, insuffisant pour remplir son bassin. J’apprécie les fontaines, je voulais en installer une petite dans mon cabinet, vous savez, une miniature ? Le son de l’eau qui coule apaise naturellement bien des esprits, sans que je n’en comprenne la raison. Il faudrait que je me penche à ce sujet. Au contraire, j’avais un patient qui préférait les sons… industriels, comme le raclement régulier d’une locomotive…

Jonathan lève le bras et plonge en douceur ses doigts dans l’onde. L’eau est fraiche, mais reste supportable, même pour sa mauvaise circulation sanguine. Un sourire éclaire son visage et ses yeux reviennent curieusement chercher ceux de son interlocuteur. Une autre approche prudente, pour ne pas brusquer ou effrayer le jeune homme. Au début, le médecin fait toujours preuve d’une extrême précaution. Il ne sait jamais comment aborder quelqu’un mais a remarqué plus d’une fois que la douceur permet de rassurer, de nouer un premier contact en réduisant la méfiance ou l’agressivité. Certains de ses collègues s’opposent à ce qu’il propose, prétextant qu’un médecin se doit de faire respecter son autorité et de conserver une distance imposante, qu’il doit rester supérieur à son patient, car seul lui a la science pour le soigner. Une démarche qui ne renvoie, selon Jonathan, que leur besoin de mettre en avant leur ego futile car pour bien faire son métier, le rouquin a appris à écouter. A ne pas s’imposer ni écraser. Mais à entendre et respecter.


Dernière édition par Jonathan R. Grüber le Mar 25 Déc - 23:06, édité 1 fois
MessageSujet: Re: À la claire fontaine   À la claire fontaine EmptyLun 10 Déc - 17:36

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Quand vous êtes très concentré sur une tâche précise - d'autant plus si cette tâche vous tient fortement à cœur - il pourrait se passer n'importe quoi autour de vous - comme par exemple un éboulement ou encore une battle de danse en plein milieu de la place centrale de la ville - que vous ne lèveriez pas le nez. En tout cas, c'est exactement ce qui se passa pour le petit Luce.
Il n'avait pas du tout entendu qu'un individu s'était approché de lui, et qu'il lui avait même adressé la parole. Il était bien trop occupé à astiquer sa jolie Mireille, en toute innocence bien sûr.

Ce ne fut que lors de la seconde prise de parole de l'homme que Luce l'entendit. Il sursauta, se retourna précipitamment comme un ahurit, laissant voir au rouquin son visage surpris voire choqué, ses godasses pleines d'eau due à l'éponge dégoulinante qu'il avait dans la main, et ses lunettes mises de traviole. Était-ce vraiment à lui qu'il s'adressait ? Luce n'y croyait pas, aussi il se tourna un instant, regarda à droite, à gauche, et même en l'air - au cas où. Il termina par se remettre face à l'homme, en se pointant lui-même du doigt, pour être bien certain que c'était à lui qu'il s'adressait. En une semaine, c'était l'une des premières fois que quelqu'un venait lui parler. Pourquoi ? ... Pourquoi aujourd'hui ? Est-ce que les étoiles avaient changé d'alignement ? Est-ce que la rotation de l'eau avait changé de sens ? Il devait forcément y avoir une explication à ce fait étrange, qui mena le roux à venir lui parler, précisément aujourd'hui, à cet instant. Il décida de noter mentalement ce nouveau mystère à résoudre dans un coin de sa tête, puis regarda l'homme.

O..Oui.. C'est moi.. bégaya-t-il, peu sur de lui, et d'une voix à peine audible. Bien sûr, il répondait à la seconde prise de parole de l'inconnu, étant donné qu'il n'avait rien entendu avant ça.
Luce avala difficilement sa salive, jouant nerveusement avec l'éponge qu'il commença doucement à déstructurer par angoisse. Haaa, avoir une conversation, comme c'était d'un compliqué...

Je.. Je sais pas quoi répondre, les préférences sonores de votre patient ne m’intéressent pas du tout. Répondit-il, totalement innocemment. Ce n'était en rien méchant, mais Luce n'avait pas de filtre. Il ne voulait pas se montrer désobligeant, c'est juste que ce jeune homme... eh bien, disait ce qu'il pensait. Après tout, c'est vrai quoi ! Cet homme, qu'il ne connaissait absolument pas, venait interrompre dans son nettoyage pour lui parler d'un type qui aimait les sons industriels... Qu'est-ce que ça pouvait bien lui foutre, à Luce ? Bon, il pouvait comprendre que certains sons industriels pouvaient être relaxants, car lui-même appréciait des choses étranges, comme le son d'une chaise qu'on déplace - allez savoir pourquoi.

Et voilà que ce crée un silence assez gênant parce que... Eh bien, Luce n'a plus rien à dire. En fait, il n'a jamais rien à dire. Pour le faire parler, il faut se lever tôt, vraiment très tôt. Il continuait de jouer avec l'éponge - qui n'en était maintenant plus une, mais plutôt plusieurs petits tas de mousses jaunes éparpillés dans ses mains, son pantalon et même le sol.


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Dernière édition par Luce R. Steiner le Jeu 27 Déc - 14:21, édité 3 fois
MessageSujet: Re: À la claire fontaine   À la claire fontaine EmptyMar 25 Déc - 23:07









Le sursaut du jeune homme fait bondir son cœur en avant, pour autant, Jonathan reste tranquille, le visage éclairé d’un sourire qui se veut bienveillant. L’ingénieur ne paye pas de mine, avec ses lunettes de travers, ses chaussures souillées de boue, son regard hagard. Gauche, droite, haut, bas, une danse menée par ses yeux nerveux, par son esprit en alerte. Jusqu’à ce qu’il finisse par se désigner. Jonathan appuie le geste d’un sourire plus assuré, un léger signe de tête pour l’encourager. Oui, c’est bien à lui qu’il s’adresse. Son comportement est touchant… Au point où le vieux quadragénaire a l’envie de le rassurer. D’ailleurs, voilà que le garçon arrache les morceaux d’éponge, un à un, il dissèque impitoyablement la matière spongieuse qui se déchire docilement sous les pressions de ses doigts implacables. Il semble agile, ses doigts possèdent une certaine force, une certaine dextérité. Jonathan est attentif à tout ce qu’il voit, tout ce qu’on lui renvoie. Et l’homme en face de lui semble lisible comme un livre ouvert. Ses émotions transparaissent, se dégagent du moindre de ses gestes…

D’ailleurs, voilà qu’il donne si franchement son avis que Jonathan éclate de rire.
Oh, bien sûr, il y a eu l’instant de surprise : dans cette société hypocrite, le mensonge devient presque une nécessité pour survivre… La franchise peut être considérée comme un acte d’impudence, de témérité, d’irrespect ou encore, de stupidité. Pour autant, Jonathan apprécie cette parole spontanée, si libératrice qu’elle n’a pu que l’amuser. Attendri, ses yeux bleus délavés s’adoucissent et dévoilent cette affection naturelle qu’il ressent pour tous les êtres qu’il rencontre. Il se veut bienveillant, montrer à cet homme qu’il ne risque rien…

_ Toutes mes excuses, je ne voulais pas vous déranger. Comment puis-je vous appeler ? Je cherche actuellement un Ingénieur, pour réparer une de mes machines, peut-être pourriez-vous m’aider ? Je ne suis pas tellement un expert dans le domaine, j’ai pu faire quelques bricolages mais je reste terriblement maladroit. C’est un appareil de mesure de la tension… Et du rythme cardiaque. C’est assez précis, très sensible, ça exige des connaissances que je suis loin de posséder. Bien entendu, si vous êtes occupé, je comprendrai, j’irai chercher quelqu’un d’autre pour m’aider. En tous cas, cette fontaine est sublime, c’est un plaisir de voir de nouveau l’eau couler !


Jonathan est bavard, comme à son habitude. Il comble les silences par sa bonne humeur, par ses pensées, soudaines, qui le traversent. Lui aussi n’a pas tellement de filtre, mais cette spontanéité qu’on a pu apprécier… Ou qui suscite la surprise chez ses interlocuteurs. Il se sent proche, un instant, de ce jeune homme craintif. Il se souvient de sa propre jeunesse, de son adolescence…Jonathan était un garçon timide, dissimulé sous ses larges écharpes, si discret qu’on pouvait passer sans même le remarquer. Un garçon si peu intéressant que ses amis ne remarquaient pas même ses absences. Alors il avait fini par combler sa solitude et ce silence où il était enfermé, par ses pensées, le son de sa propre voix, par sa présence constante.

Il ne veut pas se montrer intrusif, prend garde à ne pas froisser son interlocuteur ni mettre ses pieds dans un jardin intime et privé. Il a bien conscience que tous les êtres ont leurs limites et il veut les respecter. Obtenir la confiance de ses patients est une nécessité pour correctement les soigner. Ce garçon n’est pas venu le consulter, au contraire, c’est lui qui vient lui demander de l’aide, mais il ne veut pas pour autant le blesser ou le gêner…


Dernière édition par Jonathan R. Grüber le Ven 1 Fév - 15:00, édité 1 fois
MessageSujet: Re: À la claire fontaine   À la claire fontaine EmptyMer 26 Déc - 19:07

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Décidément, l'être humain et les interactions sociales restaient un mystère pour le jeune ingénieur, qui ne comprenait absolument pas pourquoi cet homme devant lui étant en train de se poiler de rire. Mais bon, n'allons pas se leurrer : cette façon de réagir soulageait un peu Luce, car bien des fois il s'était fait crier dessus parce qu'il répondait totalement à côté de ses pompes, et que ses réponses n'étaient pas du tout au goût du peu des interlocuteurs qu'il avait. Alors bon, voir ce rouquin se fendre la poire plutôt que de lui asséner un coup de cravache ou de se faire traiter par divers noms d'oiseaux, c'était plutôt une bonne chose.
Par contre, la cervelle de jeune garçon avait beau briller d’intelligence, il était incapable de comprendre pourquoi cet homme qui semblait visiblement avoir trouvé ses habits dans une brocante à destination pour les personnes âgées était en train de s'intéresser à lui. Pourquoi ? Une brillante question, à laquelle il s'empresserait d'y répondre lorsqu'il serait seul.

Je m'appelle Luce Randall Steiner. Miracle, il avait réussi à articuler ! Et pourtant, ce n'était pas vraiment gagné, car il n'avait plus de bout d'éponge dans sa main pour lui occuper ses membres. Le pauvre petit objet était maintenant totalement détruit, et Luce se déplorait de ne pas avoir encore inventé une éponge ultra-résistante qui pourrait aisément tenir toute une vie de nettoyage intensif, et qui résisterait aux crétins qui détruisaient les éponges - bien sur, il ne se compta pas dans le lot.
Voilà qu'il s'attaquait maintenant à l'une des extrémités de son écharpe, qui lui tombait au niveau des cuisses. Il s'entortillait les files de laines pendante entre les doigts, concentrant alors ses pensées sur cet acte si simple, mais qui le forçait à rester présent, entre Mireille et ce personnage si étrange, et de ne pas détaler à grands coups de godasse pour s'enfermer à double tour dans sa chambrette.
Heureusement la suite de la conversation devenait tout à fait intéressante. A vrai dire, dès que le sujet se porter à la mécanique ou à la construction d'un quelconque objet, le regard vif de Luce devenait brillant, et il était pris d'un immense désir de voir, de toucher, de contrôler, d'analyser, d'en apprendre le plus possible sur cet objet. Que voulez-vous, certains hommes aimes posséder les femmes - ou d'autres hommes - Luce lui préférait les objets. Le jeune ingénieur baissa son regard jusqu'aux mains du rouquin, et de suite il comprit : un docteur, pas du tout un bricoleur, ce gus là.

Vu vos mains, ça ne m'étonne pas que vous soyez maladroit avec la mécanique. Et encore, maladroit est un mot faible... je dirais plutôt mauvais, incapable ou encore godiche.
Ah, pour le tact, on repassera. Et pourtant, il n'y avait pas une once de moquerie dans le ton de sa voix, ni de méchanceté d'ailleurs. Luce ne maîtrisait pas les mots, il les faisait sortir de sa bouche comme ils venaient, sans prendre le temps de tourner sept fois sa langue dans sa bouche, comme le lui conseiller pourtant souvent sa mamie Yéta adorée.
Comme pour appuyer ses propres, Luce laissa totalement tomber le tripotage de son écharpe pour lever ses deux mains bien en face du visage du Docteur, lui dévoilant ainsi des mains jeunes, et pourtant rappeuses, abîmes, pleine de blessures. Des mains d'un vrai travailleur.

Un tensiomètre. Vous ne connaissez pas le nom ? Pourtant vous êtes docteur... Il avait doucement penché la tête sur le côté, comme pour analyser ce type qui se prétendait docteur et qui pourtant n'avait pas le nom de sa machine qu'il voulait réparer. Bwarf, en réalité il s'en moquait bien, du moment qu'il pouvait bidouiller un gadget de toubib, Luce était content. Aussi continua-t-il s'en laisser le temps à l'érudit de répondre.
Je veux bien vous le réparer ! Je suis diplômé en ingénierie, j'ai de la patience, j'aime m'occuper et chouchouter les objets, et je n'ai encore jamais travaillé sur du matériel médical, et ça m'intrigue beaucoup. Voilà que maintenant Luce récitait son curriculum vitae... En tout cas, le garçon timide qu'il était quelques secondes plus tôt avait laissé place à un vrai passionné, qui avait une grande hâte de toucher de ses mains expertes ce petit objet qui ne demandait qu'à passer entre ses talents pour être réparé et surtout amélioré.


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MessageSujet: Re: À la claire fontaine   À la claire fontaine EmptyVen 1 Fév - 15:01








De nouveau, sa franchise le fait rire. Jonathan serre nerveusement ses mains contre son discret petit ventre, ces mains dont il ronge les ongles, ces mains marquées par le travail, bien différemment de celles du garçon face à lui. Lui, il ne porte pas les traces de cambouis ou de rouages, mais des morsures, des estafilades, de petites blessures. Surtout des bleus, car sa peau très claire marque très aisément les coups, comme elle porte aisément des traces de poussières, celles des Mines. Un sourire contrit éclaire le visage du médecin, qui laisse ses yeux bleus mélancoliques détailler les mains du jeune homme, se perdre un instant le long de son visage et de son regard alerte. Oh oui, il reconnaît bien les mains d’un ouvrier, bien qu’il ait encore tous ses doigts – soit il est doué, soit il est prudent, soit il est chanceux. Malheureusement, Jonathan a vu bien trop d’hommes aux chairs déchiquetés par des machines affamées pour rester impassible face à elles.

_ Le terme de tensiomètre ne définit pas exactement toutes les mesures que cet appareil peut faire. Disons qu’à mon avis, il serait vous tromper qu’affirmer que ma machine est bel et bien un tensiomètre… Bien que je puisse me fourvoyer. Je peux être assez pointilleux des termes, et à la fois, pas tellement. Je préfère définir la fonction que le nom, comme une personne, son prénom ne suffit pas à déterminer son identité mais cela est un autre sujet à débat. Venez donc avec moi… Pourriez-vous être… prudent avec ce matériel ? J’imagine qu’avez beaucoup de vos créations, vous pouvez vous permettre de dépasser les limites voire d’essayer d’améliorer au mieux leur fonctionnement, pour ma part, je souhaiterais à ce que nous restions dans des mesures adaptées à un organisme humain. Que ce… tensiomètre n’aille pas broyer le bras d’une vieille patiente aux os fragiles et qu’il puisse résister à la pression du biceps épais d’un travailleur. J’ai toutes les normes à respecter dans mon bureau, j’ose espérer qu’il sera aisé pour vous de réparer mon appareil…

Tout en parlant, Jonathan remonte les couloirs, jusqu’à rejoindre son bureau. C’est une très grande pièce, qui prend plusieurs façades du bâtiment. Il possède une petite et coquette fontaine d’intérieur, des plantes suspendues. Il y a un grand bureau en bois, dans un coin, des sièges, de grandes bibliothèques. Jonathan se glisse derrière un paravent joliment peint, représentant un paysage champêtre, et rejoint sa pièce d’examen. Il y a un lit médical, cerné d’appareils de mesures en tous genres. Dont le fameux tensiomètre, qui lui permet de mesurer la tension, le rythme cardiaque de ses patients, relié à un électroencéphalogramme rudimentaire (un prototype qu’il a payé une fortune et qu’il essaye d’améliorer) et un défibrillateur. Nerveusement, Jonathan noue ses mains contre son ventre en observant lui-même son outil, puis en tournant les prunelles vers Luce.

_ Vous pouvez y faire quelque chose alors… ?

Le jeune docteur a tout l’air d’un enfant ayant perdu son doudou, d’une femme au chevet de son mari mourant, d’un jeune homme en prise à un adversaire terrible et contre lequel il ne peut plus rien faire… Il y a de l’espoir, dans son regard, ainsi qu’une impuissance réelle. Peut-être est-ce l’instant rêvé pour Luce de réaliser l’un de ses rêves : sauver, sans qu’il n’en ait probablement conscience, la vie de plusieurs personnes en permettant à cette étrange machine de fonctionner enfin correctement…



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